mardi 10 mai 2011

La grosse femme d’à côté est enceinte, Michel Tremblay

Dans La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay, québécois contemporain, la grossesse est un fait social, un élément récurrent de la vie d’une communauté.
Il s’agit d’un quartier ouvrier de Montréal, en 1942, dont la vie suit la loi des grands nombres dans une explosion de personnages aux noms chantants et au vocabulaire truculent. Les enfants, la famille, les voisins, le chat et des vieilles femmes un peu fantômes ont la parole.
À 42 ans, la grosse femme dérange tout le monde à vouloir encore jouer à la mère.
C’est la grossesse d’avant la contraception et la pudeur sociale. Celle que les gars discutent au bistrot du coin en accusant Gabriel d’avoir mis sa femme enceinte pour échapper à la guerre.
Ce qui gène le quartier et les nombreux membres de la famille qui cohabitent à l’étroit dans une seule maison, c’est la sexualité conjugale affichée de la grosse femme, le plaisir manifeste qu’elle y prend, sa nonchalance, son franc parler, sa façon de se retirer du monde avec cette grossesse et son obésité redondante qui l’empêchent de se mouvoir.           
Malgré les contraintes sociales, l’argent, la morale sexuelle, l’embonpoint, la guerre, la grosse femme s’en fout, elle fait des enfants.
Péniblement, héroïquement, elle quitte le fond de son lit à la fin de la journée, pour une célébration du printemps et une réunion onirique sur le balcon avec les autres femmes enceintes du quartier, jeunesses dont elle pourrait bien être la mère. Ce qui les unit là, c’est cette fraternité étrange et secrète qui participe aussi du fait social de la grossesse.

vendredi 8 avril 2011

La grossesse, Yoko Ogawa


Vue de l’extérieur, la gestation est un processus étrange, dont on se sent exclu, et qui peut même inspirer de l'aversion.
C’est le cas dans La grossesse, courte nouvelle de Yoko Ogawa, dont nous avons également déjà parlé. La femme enceinte est ici la sœur de la narratrice, c'est un personnage assez angoissant. Un être fragile devenu étonnamment placide, d'abord nauséeuse, puis plongée dans une obsession monomaniaque pour la confiture de pamplemousse. La nourriture est omniprésente, dépouillée de toute qualité sensorielle, comme le marqueur d’un processus organique à l’œuvre quelque part. Le principal élément qui m’a frappé par sa justesse, c’est le retour dès l’annonce de la grossesse des souvenirs d’enfance, ceux de la narratrice et de sa sœur, qui conditionnent beaucoup des choix de celle-ci. Manifestement, la préparation d’un enfant est un fait familial profondément ancré dans l’enfance. 
En dehors de cela c'est un livre troublant. On ne ressent aucune émotion dans cette description presque entomologiste. Malgré la rationalité parfaite du contenu, on a parfois l’impression de lire une nouvelle fantastique, et l'hostilité cachée de la narratrice n'a rien de rassurant. 
A conseiller donc à celles que la béatitude molle exaspère...

Trois femmes, Sylvia Plath



Le premier, le plus grand, le plus beau, le plus universel des textes de la section Fécondités est aussi le plus court. Il s’agit de Trois femmes, court poème polyphonique de Sylvia Plath, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ici. Trois monologues s’entrecroisent. Dans chacun d’eux, une femme et un bébé. La première va donner naissance, la deuxième perd son enfant, la troisième n’en veut pas. Féminité, fécondité, vie, souffrance, choix. Tout est dans ce texte. L'amour et l'ambivalence, la peur farouche du corps, l'évidence intermittente de l'acte de créer, la béance. La femme dans un monde d'hommes, condamnés sans remède à rester "plats". C’est indicible de beauté et de violence. Terriblement vrai, à vous arracher les tripes.
Je ne peux pas trop commenter ce texte qui doit être lu.

« Je serai un mur et un toit, qui protège./ Je serai un ciel, une montagne de bonté »

« Quelles souffrances, quelles tristesses,/devrai-je enfanter et chérir ? »
 
« C’est une chose terrible/ Que d’être si ouvert. Comme si mon cœur /Se faisait un visage et faisait son entrée/dans le monde. »

Lisez Sylvia Plath. Absolument. Peut-être à distance d’une grossesse ou de l’accouchement, si la violence des émotions vous trouble. Mais lisez-la.
Lisez-la si vous n’êtes pas enceinte, si vous n’êtes pas femme.
Pour une raison simple : la poésie est sublime et on a rarement écrit quelque chose d’aussi vrai.

dimanche 3 avril 2011

Femme

Je suis femme parce que j’écris,
et je me dresse devant eux

Je suis femme parce que je saigne
                parce que je pleure et que je le dis.
Je suis femme de te sentir en moi
                d’enceindre dans mon corps un autre corps qui vit
de rêver toujours voir l’envers du décor,
                et la frontière, au fond, entre le moi et l’autre

Je suis femmes
                parce que ce corps
Je suis femmes
                parce que dans leurs yeux

Je suis femme de connaître la nuance infinie
                 entre l’amour et la liberté
Je suis femme parmi elles
Je suis transmission verticale : tête haute et ventre lourd
Je suis lettres, je suis âme, je suis colère
copyright
Marie Hélène Le Ny


Je suis amour




écrit à l'occasion du projet "on ne naît pas femme, on le devient"
de Marie Hélène Le Ny, photographe
Vernissage de l'exposition le 4 mai à Aulnay sous Bois


www.mariehelene-leny.fr

mardi 29 mars 2011

Guillaume Gallienne


Guillaume Galienne est un homme, français, vivant. Les domaines dans lesquels il exerce son talent sont multiples, mais non, il n’est pas écrivain.
Alors pourquoi une place dans les éclats de lecture ?
Vous vous souvenez peut-être vous être endormi au son d’un conte ou d’une longue histoire, comme l’esprit se perd entre le rêve et les mots réellement perçus. Comme le temps se brouille et chaque syllabe est du présent : dissout dans l’éternité de ce moment offert par quelqu’un de grand, un parent, un disque, quelqu’un qui lit.
C’est ce que fait Guillaume Gallienne sur France Inter. Pour ceux qui aiment lire et n’en ont pas le temps. Pour ceux qui veulent lire mais manquent d’inspiration (une mine). Pour ceux qui lisent beaucoup mais qui comme moi savourent comme une friandise la madeleine offerte de la lecture à voix haute.
Le choix est intelligent et varié, anciens et modernes se confrontant sans violence. La voix est douce, animée, presque chuchotante et si chaleureuse qu’on se sent en toute intimité. Il faut souligner que ce sociétaire de la Comédie Française a su ne pas mettre trop de théâtre dans sa diction pour rester dans la neutralité du livre. Il se plie, se love dans les textes et nous les offre sur un plateau.
C’est le samedi après midi, ça se pod caste ici, et c’est un pur plaisir. C'est doux et intelligent et comme l'indique le titre de l'émission ça peut pas faire de mal...

lundi 21 mars 2011

Aube d'une odyssée

C'est le nom de l'opération militaire antiKadhafienne en Libye.
Pour de vrai.
Il se trouve donc des conseillers en communication militaire dans plusieurs grands pays avec de solides traditions littéraires pour pondre ça.
Heureux qui comme Ulysse...
Il y en a qui n'ont jamais lu un livre, apparemment. Quelle odyssée ? Qui va faire un long voyage initiatique semé d'embûches pour retourner grandi au pays de ses ancêtres ? Une aventure ???!!

Je croyais qu'il n'y avait que dans les pubs de l'industrie agro-alimentaire que les mots perdaient leur sens et que l'hyperbole lénifiante était de rigueur, mais voilà, c'est notre Novlangue, il faut s'y faire...

Une "explosion intense de saveurs fruitées inédites", c'est un chewing-gum.
"Aube d'une odyssée", c'est la guerre.

jeudi 17 mars 2011

Japon - nucléaire

      Déjà-vu
      Incompréhensible sensation devant les images indescriptibles de japonais hagards au milieu des ruines et de la menace nucléaire. Pas dans un film catastrophe, non.
      Plus que déjà-vu. Déjà ressentie, cette angoisse sourde. Quelque chose de plus ancien que la crainte rationnelle d’une catastrophe de plus, de retombées, de milliers d’irradiés. Quelque chose d’encore plus sombre, invertébré. La peur du noir. Du loup.
      Mais pourquoi me reviennent des images de renard roux ?
      J’étais très jeune. J’allais peu au cinéma. Par je ne sais quelle aberration, mes parents m’avaient emmenée voir Rêves, de Kurosawa. Il est là, mon souvenir. Mêlées à des histoires de mariage de renards, ils sont restés dans ma mémoire d’enfant : des personnages noyés dans la catastrophe nucléaire.
      Quelque chose s’était passé au pays du soleil levant qui avait fait exploser des centrales. Le pays détruit. Je revois des silhouettes asiatiques, errantes, qui se découpent sur du blanc, du gris : débris ? neige ? Leur humanité demeurait, inexplicable. Je me rappelle un calme étrange.
      La peur, ma peur innommable d’enfant devant ces images, c’est celle qui est à l’œuvre, là-bas.
      La peur du vide qu’on a derrière le dos, de l’espace infini au dessus de la tête. De l’ennemi amorphe, invisible, insidieux.
      La quintessence de l’angoisse.