dimanche 20 février 2011

Martin Amis

Martin Amis est un homme, anglais, vivant.
Le choc.
Ça s'appelle La flèche du temps.
Une conscience vaguement embrumée s’éveille dans un corps à l’agonie, entouré de médecins plus ou moins impuissants. Rapidement on comprend que cette âme va observer de l’intérieur l’existence étrange de son hôte « je ». Étrange car dans ce corps-là, la vie dorénavant se fera à l’envers. Une vie où le corps rajeunit, où les relations amoureuses commencent par une gifle et des pleurs, traversent l’indifférence et la colère avant d’atteindre un fugitif équilibre rapidement suivi d’une froideur inexplicable, puis de l’oubli. Où on régurgite consciencieusement la nourriture dans les assiettes au restaurant, où on bave dans les verres, où les ongles sautent de la poubelle pour se recoller aux doigts, et où la femme de ménage vous laisse de l’argent tous les mardis, avant de mettre soigneusement le désordre et la saleté là où il n’y en avait pas. Où les enfants inexorablement régressent avant de disparaître dans les cris et la souffrance dans la profondeur des ventres.
Le narrateur, figurez-vous, est médecin. Acharné, militant, il se déplace dans les quartiers les plus pauvres, reçoit sans relâche des patients confiants et bien portants, à qui il donne de l’argent avant de faire monter la fièvre, d’ouvrir des plaies, de mutiler.
C’est l’entreprise la plus folle et la plus moderne qu’il m’ait été donné de lire depuis très, très longtemps. Le parti pris est fou. Énorme de culot. Tenu d’un bout à l’autre du livre dans une terrifiante virtuosité. Même les dialogues sont à l’envers.
Surtout surtout, ne craignez pas le procédé. Ça se lit, et avec quel plaisir ! Au début, on rit, déconcerté. J’ai éprouvé une réelle joie devant la forme. La langue est magnifique, et, sous le prisme du déséquilibre permanent de la narration, l’absurdité monstrueuse des grandes et des petites choses nous saute à la figure comme jamais. Peu à peu, on remonte le long du siècle dans un prisme de plus en plus noir, terriblement dérangeant, vertigineux. Angoisse et révélation, juste comme ça, en tendant un miroir. De quelle planète vient-il, Martin Amis, pour avoir réussi ça ? 
A quoi sert le roman, d’une façon générale ? Peut-être essentiellement à comprendre que la vérité est une question de point de vue. Ainsi, que vaut-elle, la vérité, quand on prend le risque de lire l’histoire intégralement à rebours ? Vous verrez, on n’en sort pas indemne. Et l’Histoire du siècle, toute baignée d’absurdité, rayonne d’une lumière encore plus noire, encore plus désespérée.

Évidemment, c’est un auteur affreusement sombre, réac, misanthrope, toujours
extrêmement polémique en Grande-Bretagne. Obsessionnel, torturé par les atrocités du siècle (on pourrait discuter une autre fois de la problématique du Mal et du crime, de leur intrication justement avec le temps dans d’autres de ses livres – London fields, La maison des rencontres). 
Il reste irrévocablement moderne, respectueux de rien ; et génial, ne serait-ce que pour ce livre-là. Et n’en déplaise à tous les grincheux dotés de moins de talent qui se contentent d’invectiver le monde.

dimanche 13 février 2011

Ballet

Sur scène, le drame se noue, les amants s’enchevêtrent, regards intenses aux yeux maquillés. Les corps se contorsionnent avec une légèreté surnaturelle. Pointes et tutus autour d’eux figurent une forêt mouvante. La musique plane sans que quiconque lui prête attention. Les ors resplendissent comme au premier jour et ceux qui s’ennuient regardent le plafond. Ça suffit bien. La salle bruisse doucement dans le noir.

             Vingt minutes plus tôt, en s’installant, Gérard Farchel a déclaré à Sophie : « Tu sais, ma chérie, c’est drôle que tu m’emmènes au ballet. Ça fait des dizaines d’années que je n’y suis pas retourné. Depuis New York … J’allais voir Olga.» Sophie s’est esclaffé « C’est qui ça, Olga ? » « Olga ? C’était une grande danseuse. Du Bolchoï s’il te plaît. ». Elle a regardé son père avec un peu d’indulgence, comme un enfant qui raconte des salades, et s’est plongée dans le programme. Gérard bougonne dans son coin. Avec sa vie si bien rangée, sa fille ne comprend pas du tout la. Ah… Olga. Elle s’appelait Maria mais avait changé son nom pour faire plus russe. Olga…D’ailleurs cette jeune femme qui évolue sur scène, là-bas, a quelque chose d’elle. Une grâce fluide, une tendresse dans les bras… Oui, rêve Gérard, on aurait envie de soulever cette femme-là contre soi, de toucher cette chair si vive. Une étoile qui rebondit magiquement sur le sol, toute faite d’énergie et tendue vers un seul but. Un soir, Olga lui avait promis dans les yeux que chacun de ses gestes sur scène seraient pour lui. Rien que pour lui. Il avait passé la soirée entière cloué sur son siège, tendu comme un arc, ressentant dans sa chair les moindres variations de l’émotion d’Olga.  Alors ce soir, en souvenir, il se laisse émouvoir par la parfaite icône qui réitère sous ses yeux l’ancien jeu.

Un et deux et trois et quatre et cinq et six et sept et huit. Le pied tourne en l’air, la pointe adéquate, le menton ni trop levé (ça fait canard) ni trop bas (à cause de son cou trop court), Cécile achève un mouvement sur le temps. Elle corrige discrètement un angle de ses pieds, la courbure de ses doigts. Ce n’est pas une répétition. Ici, c’est la scène. La vraie. Jouer. Être parfaite, précise. Comme Sarah-Anaïs Langlois qui évolue là-bas, idole inaccessible, amour fou. Cécile s’applique à se fondre dans un seul grand corps avec les autres. Toutes sont jeunes, ambitieuses. Comme elle, plus qu’elle. Ensemble, elles sont le vent dans les arbres autour des amants qui virevoltent. Quand vous dansez, sentez le vent sur vos mains, et n’abimez pas les branches, a dit le maître de ballet. Alors, chacune pose légèrement son pied sur chaque note, trottinant sans brutalité le long de la mélodie. Un et deux et trois quatre et cinq…. Personne ne regarde Cécile. En deux ans, c’est la troisième fois qu’elle danse sur scène. C’est la première fois qu’elle danse si près de Langlois. Elle l’observe discrètement, inquiète de se perdre dans ses pas mais elle ne peut pas la lâcher des yeux. Langlois et Hector s’enlacent comme deux oiseaux amoureux, avec une telle tendresse que Cécile a envie de pleurer. Elle tourne et s’enroule autour de lui, de ses bras, de son torse, s’envole à nouveau. Merveilleuse apesanteur. C’est cette femme qui a fait rêver Cécile de danser pour de vrai, après des années de conservatoire. Heureuse soudain, elle sourit au noir devant elle.

Asma baille encore une fois et peste contre cet inexplicable épuisement qui l’accable depuis quelques temps. Asma est ouvreuse. Officiellement pour gagner un peu d’argent : sa bourse de thèse est un peu courte. En réalité, elle est là pour voir et revoir ce spectacle. Les fois précédentes, une fois expédiés les petits problèmes de places, de conflits et de retards, elle est restée là, subjuguée. Asma adore le ballet. Elle oublie tout, elle disparaît dans la musique et la perfection des mouvements. Elle attend particulièrement la scène de la fontaine où Sarah-Anaïs Langlois pleure. Sans bouger le visage, sans sortit un son : elle pleure avec le corps. C’est à la fin du spectacle, quand la danseuse a pu sentir leur peine à tous qui la regardent en silence. Asma se concentre. La foule des petits rats ondule tranquillement. Les danseuses figurent des arbres, c’est écrit dans le programme qu’elle connaît par cœur. C’est bien vu. On devrait voir plus souvent des arbres. Elle pense à la dernière fois qu’elle a vu une forêt. Elle a fait l’amour dans cette forêt. Le souvenir lui arrache un sourire. Une tendresse au fond d’elle pour son homme. Il y a un mois et demi ? Elle cherche des repères. Deux mois ? Déjà ? Mais alors… D’un coup, elle transpire, soudain fébrile, compte les semaines, un grand silence suspendu en elle, comme un battement de cœur qui manque. 

Gérard danse les yeux mi-clos avec Olga retrouvée.
Cécile a trouvé son rythme, elle tourne et vire, extatique.
Asma : c’est pas possible. Je suis enceinte.

Et c’est à ce moment là, précisément, qu’un mauvais appui, un temps suspendu et ce bruit : badablam. Bruit honni des danseurs, celui du parquet qui trahit et d’un coup résonne sous le poids de la danseuse. Sarah-Anaïs Langlois est au sol. La salle s’unit dans un même cri qui la laisse en apnée, les poumons prêts à éclater.

              Olga ? murmure un vieux monsieur au troisième rang, faisant sursauter sa voisine de gauche, une belle femme blonde de la quarantaine.
              Mon cœur ne bat plus. Je vais mourir là, constate Cécile dont la ronde continue à vide.
  Au fond, Asma plie sous le choc, le souffle coupé. Oh mon dieu. Enceinte.

              Brusquement extrait de sa rêverie Gérard est si près qu’il peut voir la consternation sur les visages sur scène, à deux pas, sauf celui de Langlois qui se cache derrière son coude. Puis la jeune femme fait un signe et des hommes en noir l’entraînent doucement en coulisse. Toute la scène est immobile en plein geste. Seules les poitrines se soulèvent rapidement. Hector Nurescu a l’air de quelqu’un qui a perdu ses clés. Gérard aussi est seul, plus trop sûr d’où il se trouve, ni quand. Olga l’a quitté il y a bien longtemps. Elle est peut être déjà morte ou épave quelque part. Elle buvait trop.

             Elle va revenir. Ce n’est pas possible. Un coup de bombe glaciale et elle va revenir. Cécile se mort la lèvre derrière son sourire. Si elle ne revient pas, je ne danserai plus jamais.

             Que s’est il passé ? Je ne regardais pas… Les sièges craquent, les gens se penchent les uns vers les autres, chuchotent à toute vitesse. Asma voudrait disparaître. Mon dieu, j’ai perdu le fil, c’est terrible. Et maintenant elle est tombée. D’un même mouvement, quelques visages se tournent vers elle : on l’interroge du regard. Elle panique, lutte contre l'envie de s'excuser, l’impulsion soudaine de monter sur scène reprendre le rôle, sauver la situation.

L’orchestre flotte à peine, entonne la suite, reprend en boucle mais Sarah-Anaïs Langlois ne reparaît pas. Enfin une silhouette en justaucorps fluo déboule sur la scène : une glissade, un port de bras. Sous les timides applaudissements de ceux qui ont compris, Katia Levesque prend la position. D’un signe de tête, elle relance l’orchestre, et voila Hector en grande tenue qui étreint une étoile sans tutu. Réglé comme une horloge, le ballet se remet en marche.

Gérard hésite, étouffe une quinte de toux. Il sourit vaguement à sa fille qui lui dit quelque chose qu’il n’entend pas. S’accroche à son rêve. Avec un peu de mauvaise fois, on peut y croire encore. Oui, voilà, Olga est revenue, dans ses bras de nouveau. Elle guide une valse lente. Elle dit qu’elle restera toujours. Tendrement, il ferme les yeux.

C'est fini. Cécile se sent trahie à jamais. Levesque qui danse là-bas avec Hector, le justaucorps qui jure. C’est terrible. Soudain le public qui bruisse, à l’abri dans le noir impénétrable, lui semble violemment près. Elle danse comme une automate. Ce sont des cannibales. Elle les hait.

Sans faire de bruit, cramponnée à sa pile de programmes, Asma pousse discrètement une porte à abattants. Dans la solitude du couloir circulaire, à peine consciente de la violence soudaine de l'éclairage, elle se pelotonne sur une banquette de velours. Là, longuement, elle pense à Sarah-Anaïs Langlois dont la vie est en train de basculer en coulisses. Puis elle rentre en elle-même et ne pense plus à rien. Rien du tout. 

dimanche 6 février 2011

Laferrière, Gaudé et les catastrophes

Il y a des événements traumatiques colossaux. Si énormes que, pendant un temps – de durée inversement proportionnelle à l’ampleur de l’émotion – ils monopolisent la compassion. Le tsunami, Katrina, Haïti et son tremblement de terre, le onze septembre.
Suis-je la seule à être plutôt encline à reposer le livre qui s’y réfèrerait trop frontalement ? Trop-plein d’information ? Soupçon de racolage émotionnel ? Ma réticence existe, en tout cas.

Sauf que certains noms sont, à eux seuls, gage d’honnêteté littéraire et de pudeur. Ainsi, si la question revient sur mon tapis, c’est grâce au beau livre de Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi.
Dany Laferrière est un homme, haïtien, vivant depuis des années au Canada. Il se trouvait à Port-au-Prince le 12 janvier 2010, à 16 h 53, quand tout a commencé. Tous les critiques littéraires et les nombreux lecteurs de son livre vous diront à quel point il est sobre, poignant, sincère.
Pour survire au choc, Laferrière comme tout le monde doit continuer. Un pied devant l’autre. En l’occurrence, écrire. Penser. Auprès de sa famille, de ses amis : intellectuels, journalistes, artistes. De cette nécessité impérieuse naît le livre, tel quel. Un récit morcelé en courts paragraphes à la première personne. Un témoignage empreint du recul d’un haïtien vivant à l’étranger, mais tout palpitant encore de la légitimité du témoin. Mieux, de la victime directe.
Mais voilà qu’apparaît le neveu de l’écrivain, celui qui porte le même nom que lui, et qui ose carrément lui demander de ne pas écrire sur le séisme, qu’il revendique pour lui-même et sa génération. 
« La mienne, c’était la dictature. Lui, c’est le séisme »
A mesure que la presse envahit le terrain et que l’idée même de création littéraire recule devant le flot d’images et d’émotion, la question devient plus pressante : qui écrira le roman du séisme ? «  Ce grand roman d’écriture classique qui se passe en un lieu (Haïti), en un temps (16 h 53), et qui met en scène plus de deux millions de personnages. »

Qui en a la légitimité ? Tout le monde, répond Laferrière.
Qui en a les épaules ? Personne. Tolstoï, peut-être.
Et l’auteur de conclure, non sans humour, que c’est Graham Greene qui a écrit le grand roman sur la dictature de Papa Doc et qu’on ne se souvient du tremblement de terre de Lisbonne que par le poème de Voltaire.


Ce qui m’amène à évoquer Ouragan, de Laurent Gaudé, (homme, vivant, français - décidément parmi les très grands). Voilà un blanc de France qui, s’il a prouvé auparavant une sensibilité humaine qui passe les frontières, n’avait à ma connaissance rien à voir avec les noirs pauvres de la Nouvelle –Orléans. 
Mais voilà… Unité de temps et de lieu, urgence de la catastrophe, choc social, résurgence des sombres forces des bayous, universalité et violence des émotions : il est peut être là le grand roman, épique et sauvage du débordement de cette nature-là.

Alors oui, comme dirait l’autre, on peut écrire sur tout. Mais il ne faut pas être n’importe qui.


PS : 
 J’attends vos réactions, vos idées, vos exemples !
 on pourrait évoquer aussi 
-L’homme qui tombe de Don De Dillo, sur le onze septembre et ses conséquences intimes pour un couple de new-yorkais parmi d’autres ; 
- ou la première partie de D’autres vies que la mienne, d’Emmanuel Carrère, sur le tsunami en Thaïlande.


jeudi 27 janvier 2011

Paupières

Le dîner est passé depuis longtemps, la télé éteinte depuis la fin du journal, le quart de somnifère dans son godet en plastique attend sur la tablette. Mais je tournais encore les pages du livre, fascinée par une histoire de paupières et de violon qui me semblait familière, quand m’est venue une sensation physique de pure douceur. Une fraction de seconde avant d’en reconnaître l’origine, les larmes ont envahi mes yeux.

Un nouveau-né à mon sein me regarde de toute son âme. Ses prunelles sont des abîmes. Tout mon corps revivifié est habité de la sensation de ses lèvres. Un fluide passe de moi à elle dans un violent picotement des seins. Plénitude. Je suis jeune à nouveau, encore ronde du souvenir de la grossesse. Ô ma fille, mon amour, que tu es loin aujourd’hui ! Je comprends que j’ai déjà lu cette nouvelle, et que dans la force de son étrangeté elle a emprisonné une fraction de ma mémoire. Ainsi l’instant de sa première lecture m’est tout entier restitué dans ses moindres détails. Éperdue de gratitude, j’ose à peine effleurer les mille sensations qui m’assaillent, de peur de les briser : la chaleur du minuscule corps contre moi, le poids des draps, les bruits de la cour, les contours de la chambre oubliée. Le geste peu naturel par lequel je tiens le livre au-dessus de sa petite tête. Le murmure de la radio.
Quelle étrange chose qu’un bébé si petit ! Je voudrais me pencher pour embrasser son front, mais je n’ose pas. Ses cheveux si fins tremblent sous mon souffle. La fontanelle bat, là, sous la peau, infiniment vulnérable et vivante. Mon cœur se serre d’un amour si violent que j’ai peur de lui faire du mal. Je retiens ma respiration.
Je voudrais me dissoudre dans cette seconde.
Mais il me semble entendre un bruit à côté… Dans un élan j’appelle, je veux voir mon homme, oh il est sûrement si près ! Toucher sa peau !
J’étends la main dans le vide… et dans l’infime courant d’air mon souvenir effarouché s’effiloche en un clin d’œil. Il ne me reste que la désespérante sensation d’avoir cassé un jouet magique.

La nouvelle bée entre mes mains comme une pochette surprise vide, sous l’abat-jour fatigué. C’est fini. J’ai beau la relire avec passion, elle a perdu son pouvoir.
Alors je ferme les yeux, infiniment vieille.

Œufs durs


 
Il a changé. Je suis impressionnée par son aisance. Il n’avait pas ces manières un peu impérieuses avant. C’est étrange, un garçon si timide. J’espère qu’il n’a pas remarqué que mon collant est filé. Je le savais, putain. Il ne faut jamais sortir négligée. Ce costume, c’est au moins du cachemire… J’ai peut-être accepté son invitation trop vite. Il a dû se rendre compte que je frétillais d’envie devant ce lieu si sélect. Si ça se trouve il y mange tous les jours. Oh la la j’espère que je ne dénote pas trop. T’as vu cette fille ? La vache j’ai l’air d’un sac… Bon il faut que j’aie l’air de trouver tout ça normal. Pas question qu’il voie les œufs durs emballés dans mon sac. Par ce froid il va me prendre pour une pauvresse. Tu me diras. Il aurait pas tort…

Oh la la qu’elle est belle. C’est pas possible. Je vais jamais m’en sortir je fais que bafouiller. Quand je pense que je l’ai invitée à la Kantine. Quel plouc. Elle doit trouver que ça fait tellement m’as-tu vu. Qu’elle est belle. J’en tremble comme au collège. Elle pourrait s’en rendre compte. J’ai la nausée. Je dois être vert. Qu’est ce je donnerais pour l’embrasser.

Mon ventre gargouille, j’y crois pas ! Il va m’inviter à manger des crevettes à vingt-cinq euros et je gargouille comme si j’avais pas mangé depuis trois jours. En réalité je ne mange plus que des pâtes et des œufs. Alors la perspective d’un bon steak… Je salive tellement que je chuinte en parlant. Heureusement il a l’air très absorbé dans ses pensées et il n’écoute pas ce que je dis. De toute façon je suis en pilote automatique, je dis n’importe quoi.

Elle dit n’importe quoi et ça me fascine de l’écouter. Elle parle d’art et des expositions que je n’ai jamais le temps d’aller voir. Si je comprends bien elle peaufine toujours sa thèse. J’ai demandé si elle gagnait sa vie, elle m’a fixé comme si j’étais la dernière des brutes. Elle a dit bien sûr qu’est ce que tu crois. Elle rentre dans le restau sans un regard pour le lieu. Moi qui croyais l’impressionner. Qu’elle est belle… Merde elle vient de se retourner elle a dû voir mon air bovin. Je crois bien que j’avais la bouche ouverte.

Cette odeur d’œufs durs… Oh la honte ! J’ai l’impression que tout le monde la sent. J’en mange tellement que c’est peut-être moi qui sent comme ça en définitive. Je sais plus trop quand j’ai cuit ceux-là… J’éloigne mon sac le plus possible. Quelle humiliation, quand je pense à ce que j’aurais donné il y a quelques années pour être assise à déjeuner avec lui…

Quand nous nous asseyons je suis assailli par une odeur d’œuf pourri assez désagréable. J’hésite à demander à changer de table mais j’ai peur qu’elle me prenne pour un affreux. Je me sens de plus en plus mal. Je crois que je ne vais pas pouvoir avaler la moindre miette. Je refuse le menu et commande juste un verre. Elle fait une drôle de tête, ça doit être cette odeur d’œuf.

Catastrophe. Il ne prend rien à manger. Et mon estomac qui refuse de se taire. Dans la précipitation j’ai bafouillé que je prenais la même chose. Je vais quand même pas bâfrer toute seule. Mon ancien moi de seize ans m’insulte à l’intérieur. Une occasion pareille et tu ne penses qu’à bouffer ? Je bave tellement devant les plats qui arrivent pour la table d’à côté que j’en oublie de le regarder.

Je pourrais lui dire sur le ton de la plaisanterie, pour voir « Tu sais toutes ces années j’étais super amoureux de toi ». J’ouvre la bouche d’un air dégagé… Mais elle se tortille sur sa chaise, elle ne me regarde même pas. Elle doit trouver qu’on n’a plus rien à se dire. Je ne sais pas ce qui m’a pris de ressortir cette vieille histoire. Si c’est pour me prendre une veste…

T’es sûre que tu ne veux pas un truc à grignoter, c’est pas parce que je prends rien ? Ça y est, ça s’est vu, j’ai eu l’air suppliant

Moi ? Non, non, t’inquiètes. Hors de question qu’il sache que je meurs de faim. Ou que j’étais tellement amoureuse de lui. Hors de question. Avec son attaché case et sa montre à douze mille, là… J’aurais l’air de la fille désespérée.

Bon, ben… C’était sympa

Paresse

 
Une cavalcade et une chute. Le bruit dans la cage d’escalier lui parvient étouffé par l’épaisseur des murs. Dans sa torpeur, elle tend l’oreille, avide de se perdre dans la rumeur des autres. Il lui semble bien que ne sont pas des rires… Des éclats de voix, peut-être des cris. Et si c’était un meurtre ? s’amuse-t-elle. Quelqu’un qu’on égorge.
Elle s’étire sur le canapé. Le voisinage est plus calme que ça d’habitude. Il faudrait peut-être qu’elle aille jeter un œil. Il ne doit pas y avoir grand monde dans l’immeuble ce soir. Ça lui rappelle qu’elle avait dit qu’elle irait peut-être dîner chez Marc. Le pauvre, il s’est tout ému quand il a su qu’elle était seule pour Noël. Ça devait être ça le téléphone tout à l’heure… Mais la pendule indique déjà dix heures, c’est trop tard de toute façon. Et puis il faudrait s’habiller, sourire… Elle grimace. Le bruit dans l’escalier ne s’arrange pas. La pensée la traverse un instant qu’elle devrait appeler la police. Elle baille à se décrocher la mâchoire. S’imagine devant un inspecteur à l’air martial « Oh, je suis nouvelle dans l’immeuble. Et puis j’ai très mauvaise mémoire. Mais je dirais, oui, deux hommes qui se battaient, une voix de basse et une autre. Pas d’accent, non… ». On pourrait faire un roman sur les récits de témoins, les points de vue différents… Mouais, déjà fait. L’idée s’efface sans laisser de trace. A la place elle se demande si avec Marc… Oui, certainement. Un jour, il faudra bien que ça se fasse. Elle se gratte le pied, constate que le vernis de ses ongles s’écaille. Il faudrait s’en occuper.
Mais tout de même ces cris… peut-être une scène de famille. Elle imagine - facile - deux frères qui finissent toujours par s’écharper au réveillon, mis dehors par le reste de la famille exaspérée. Distraitement, elle souhaite qu’ils vident leur querelle pour de bon…
Elle n’est pas triste. Pendant que quelque chose frappe violemment contre le mur elle se félicite d’avoir appelé sa mère dans l’après-midi. A cette heure-là, c’était sûr qu’elle serait occupée à faire ses courses. Elle a pu laisser un message de bon aloi sur son répondeur et s’épargner les jérémiades annuelles. Quand elle a appelé elle croyait encore de bonne foi qu’elle profiterait du calme de la soirée pour écrire.
Le téléphone, tout à l’heure, c’était peut-être sa mère, aussi. Elle pourra toujours dire qu’elle n’était pas là.
Le vacarme a cessé. Elle peut remettre le son de la télévision, se caler un peu mieux dans le coin. La messe lui a toujours porté sur le système mais c’est quand même mieux que les programmes festifs de circonstance. Alors elle reste là, marmonnant malgré elle quelques réponds dénués de sens. Je m’y mettrai tout à l’heure.
Elle se lève enfin, délogée par un besoin pressant. Presque sans faire exprès, elle s’arrête devant la porte, jette un œil par le judas : ce serait dommage de laisser quelqu’un mourir là, tout de même. Heureusement, il n’y a plus personne dans le hall déformé par la lentille. Elle aurait détesté devoir s’investir. Au passage elle avise sur le guéridon le courrier pas ouvert des derniers jours. Emporte aux toilettes un paquet rectangulaire que quelqu’un lui a envoyé.
C’est un livre.
Elle jette l’emballage, s’assoit sur la cuvette et c’est là qu’elle lit ceci :
Ici ou là
Rester en soi-même
Enfermé dans le même
                      En soi-même fermé
Idole pourrie

Et plus bas elle lit :
J’ignore le dénouement
De ceci, que j’écris
                      Je cherche entre les lignes
Mon image est la lampe
                                      Allumée
Au milieu de la nuit

Alors elle se plie en deux de jalousie. Alors elle crache sur sa réticence et se dit c’est moi. C’est moi qui devrais être là sous la lampe à écrire. Au lieu de rien. Je hais la paresse.

Orgueil


L’infirmière quitte la chambre de Baptiste en haussant les épaules. Il vient de la congédier avant même qu’elle n’ait pu dire bonjour. « Pas maintenant» a-t-il articulé sans bruit en écartant un peu le téléphone de sa bouche, accompagnant sa phrase d’un geste de la main, comme pour dire ouste. « Excusez-moi, mon assistante vient de m’interrompre. Vous disiez ? » : il se rencogne contre la fenêtre et poursuit sa conversation. Comme s’il n’avait pas au bras le sournois ver d’une perfusion.

Un peu plus tard, c’est son frère qui appelle pour la troisième fois en deux jours. Qu’est-ce qu’ils ont tous ?
-                     Mmh 
-                    
-                     Ça peut aller…
-                    
-                     Bof. Il ne connaît rien, celui-là. Un petit jeune. De toute façon je ne fais confiance qu’à Bretinger… Il est où d’ailleurs ? Il était censé passer. A quoi ça sert d’être dans sa clinique ?
-                    
-                     Mouais.
-                    
-                     Non, je l’ai renvoyée chez elle. Avec ses airs tragiques. Elle s’imagine peut-être que si elle reste là à me fixer ça va me guérir ?
-                    
-                     Ecoute je fais aller. J’ai eu Martineau tout à l’heure qui ne s’est rendu compte de rien.
-                    
-                     Si, ça fait mal. Mais je veux pas de leurs trucs, là. Tu sais moi les médicaments… moins j’en prends mieux je me porte.
-                    
-                     C’est ça. Salut.

C’est quoi le problème avec les antidouleurs et le sommeil ? Ils aimeraient tous qu’il se shoote. On dirait que ça les rassure. Comme s’il ne pouvait pas se débrouiller tout seul. C’est comme les visites de Jeanne. Elle croit bien faire et ça le tue d’écouter ses jérémiades. Evidemment, ça ne fait pas très longtemps qu’ils se connaissent et elle est folle de lui, la pauvre. Pas une raison pour envahir son espace vital.
Enfin seul, grogne-t-il en raccrochant d’un doigt son portable. Le faux silence de l’hôpital envahit la pièce, plein de bips assourdis et de conversations distantes. La nuit tombe.

Il est couché quand une sonnerie retentit à nouveau et d’abord il ne comprend pas. Il retourne son portable dans tous les sens avant de réaliser qu’il s’agit du téléphone à son chevet. Il ne savait même pas qu’il fonctionnait.
-                     Allô ! Son ton est rageur. Il n’a donné ce numéro à personne. Il déteste répondre sans savoir qui l’appelle.
-                     Allô ? C’est une petite voix qui fait basculer sa belle assurance. Il hésite une seconde. Se racle bruyamment la gorge.
-                     Allô … qui est à l’appareil ?
-                     C’est.. ; c’est moi Il a très bien compris et son cœur fait encore des bonds dans sa poitrine mais il préfère demander méchamment
-                     Qui, moi ?
-                     C’est Catherine. La voix tremble et sombre : Oh, Baptiste… un long silence au bout du fil. Il peut deviner sa lourde respiration. Elle pleure.
De quel droit ?
-                     Qu’est ce que tu veux ?
Sa voix est lointaine. Elle est retournée au Canada, si ça se trouve. Il ne sait rien de sa nouvelle vie.
-                     Je… Elle contrôle les larmes de sa voix pour articuler… j’ai appris, Baptiste. Je voulais te dire que je suis désolée. Je pense à toi.
Il reconnaît ce ton. Comme si elle parlait à un petit enfant. Ça le blesse. Elle croit peut-être qu’elle peut quelque chose pour lui. Elle aimerait certainement qu’il lui dise qu’il est très malheureux.
-                     Comment t’as su ?
-                     Tu as encore des amis tu sais. Malgré son petit rire elle a hésité avant de répondre. Il aimerait bien savoir lequel de ses prétendus amis a jugé nécessaire de prévenir Catherine… Tout le monde le prend pour un demeuré depuis quelques jours.
-                     Et alors, qu’est ce que je peux faire pour toi ? Il regrette un peu ce ton arrogant. En réalité il n’est plus habitué à parler autrement.
-                     Ne me mens pas, Baptiste, tu souffres ?
Il ricane un instant avant de répondre
-                     Rien d’insupportable.
Dans son ventre la douleur sent qu’on parle d’elle et rugit comme une bête. Heureusement Catherine n’est pas là pour le voir se plier en deux. Juste une petite inflexion dans sa voix. Elle la mettra peut-être sur le compte de la distance.
Au bout du fil, elle soupire, pas dupe.
-                     Tu as des visites ? Tu n’es pas trop seul ? Nous y voilà. Elle a l’air de penser qu’il est devenu tellement affreux que personne ne vient plus le voir.
-                     Oh oui, trop. C’est surtout Jeanne qui est là beaucoup. Tu sais, tu as dû la voir à la télé, elle présente le journal.
-                     Ah ? d’accord.
-                     Oui, elle s’occupe beaucoup de moi. Elle ne va pas tarder d’ailleurs. Je devrais te laisser, à ce moment-là, tu comprends, elle est assez jalouse.
-                     Je suis contente pour toi. Elle respire calmement comme quelqu’un qui sait ce qu’il fait : Ecoute, Baptiste… J’allais te proposer de venir.
Son cœur s’est décroché dans sa poitrine. Longuement il le sent rebondir au fond. Elle ferait ça ?
-                     Tu m’as bien entendue. Est-ce que tu veux que je vienne ? Je pourrais m’occuper de toi. Il la sent sourire au bout du fil. Je crois que je me souviendrai.
La panique le submerge. Il embrasse du regard la pièce autour de lui, la lumière de la loupiotte glauque au-dessus du cabinet de toilette, le plateau du dîner auquel il n’a pas touché et ses propres jambes amaigries étendues sur les draps jaunes. S’attarde un instant sur les rares touffes de poils qui lui restent çà-et-là.
-                     Pas question. Je veux dire… non, merci. C’est gentil à toi, Catherine, mais ça va aller.
-                     Ah.       Bon... Tu es sûr ?
-                     Oui.
Elle soupire. Soulagée ?
-                     Alors, je te laisse. Prends soin de toi, Baptiste.
-                     Oui.
-                     A bientôt.
-                     C’est ça.
Il attend qu’elle raccroche. Réalise soudain qu’il ne sait même pas où la joindre. Il reste là, à tripoter le fil en tire-bouchon, le vieux combiné à la main, jusqu’à l’arrivée de l’équipe de nuit.
« un somnifère pour ce soir, monsieur ? »

Et là, pour la première fois, il répond : oui. S’il vous plaît.